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Laissez respirer l'apprentissage : pour progresser, le temps est votre meilleur allié

Par Svetlana Meyer

12/07/2018

Une fille dans ses activités quotidiennes

C’est le début de la semaine : vos apprenants ont jusqu’à vendredi pour compléter trois modules d’e-learning sur la relation client, et la plupart ont à peine commencé. Pour les motiver, vous envisagez de leur donner des échéances contraignantes. Vaut-il mieux qu’ils aient terminé les trois modules le jeudi ? Ou vaut-il mieux les contraindre à terminer le premier module le mardi, le deuxième le mercredi, et le troisième le jeudi ?

La réponse dépend de ce que vous souhaitez qu’ils en retirent. Si l’objectif est de leur faire réussir un examen vendredi matin, le premier planning peut tout à fait convenir. Si, au contraire, vous voulez qu’ils développent de réelles compétences de long terme dans leur travail, le deuxième planning sera bien plus efficace, car davantage étalé dans le temps. Ce sera d’ailleurs encore plus efficace si vous les incitez à revenir sur les modules une semaine plus tard, un mois plus tard, et ainsi de suite…

Loin d’être anodin, l’effet bénéfique de l’espacement est l’un des principaux piliers de l’apprentissage durable. Qui d’entre vous se souvient encore de ses cours de philosophie de terminale ? Tout comme le bachotage, la musculation intensive, ou les listes de résolutions de Nouvel An, ce que les chercheurs appellent l’apprentissage massé produit des effets aussi visibles sur le moment qu’évanescents dans la durée. C’est tout le contraire pour l’apprentissage espacé : en vous laissant le temps d’oublier puis de vous rappeler, vous aurez davantage de difficultés sur le court terme, mais ce dont vous vous souviendrez restera plus longtemps avec vous. Trop souvent sacrifiée pour des contraintes pratiques, cette question de l’espacement est pourtant capitale au vu de son impact significatif sur l’acquisition des compétences.

Recevoir notre série d'articles  sur les piliers de l'apprentissage
De nombreuses études scientifiques viennent appuyer ce principe.
Voici l’une d’entre elles :

Pour déterminer l’influence de l’espacement sur l’apprentissage, des chercheurs ont proposé à une quarantaine d’adultes d’apprendre des mots de vocabulaire étrangers. Tous réalisaient 4 sessions d’apprentissage de durée équivalente. Un premier groupe réalisait l’ensemble des sessions sur la même journée, le deuxième groupe les réalisait avec un jour d’intervalle entre chacune, et le troisième groupe les réalisait avec 3-4 jours d’intervalle. Les chercheurs ont mesuré le nombre de mots correctement rappelé après chaque session, puis à un test final proposé 7 jours après la fin de formation. Pendant les sessions d’apprentissage, sans surprise les meilleurs étaient ceux du premier groupe qui ont suivi les sessions les unes à la suite des autres. En revanche, une semaine plus tard la tendance s’inverse et les meilleurs ont été ceux qui ont sur les séances espacées de 1 ou 3-4 jours.

Pourquoi un tel écart de performance entre ceux qui apprennent tout le même jour et ceux qui étalent leur apprentissage sur plusieurs journées ?

Au niveau neuronal : l’espacement protège les neurones de votre mémoire

Une première explication de l’effet bénéfique de l’espacement sur les apprentissages nous vient des neurosciences. Une étude en neuroimagerie chez l’animal semble indiquer que l’efficacité de l’espacement des apprentissages est liée à une meilleure survie des neurones de l’hippocampe (liés à la mémoire).

Ces neurones sont générés chaque jour dans votre cerveau. Cependant, nombre d’entre eux meurent naturellement au bout de quelques semaines. Pour survivre, les neurones de l’hippocampe ont besoin d’être mobilisés.

Par conséquent, espacer les moments d’apprentissage permet de sauver davantage de neurones que les sessions massées, car de nouveaux neurones mobilisables seront apparus entre chaque session. Cette méthode vous permettra donc de retenir davantage de ce que vous avez appris.

Au niveau psychologique : plus de feedback et plus d’effort pour un meilleur apprentissage

Une deuxième explication de l’impact positif de l’apprentissage espacé est fondée sur la psychologie cognitive.

Si votre amie vient de vous expliquer les règles du bridge et qu’elle vous pose immédiatement une question pour vérifier que vous avez bien compris, l’information est encore stockée dans votre mémoire de court terme : vous pouvez donc la restituer avec autant de facilité que si l’on vous demandait de passer le sel qui se trouve à votre droite sur la table.

Si vous attendez le lendemain pour essayer de vous rappeler des règles du jeu, vous allez peut-être vous tromper, mais vous obtiendrez alors un feedback clair sur votre niveau de maîtrise réel, contrairement à la restitution immédiate, qui bien souvent ne reflète rien d’autre que la persistance temporaire temporaire de l’information dans votre mémoire de court terme. Par ailleurs, vous allez devoir fournir un effort plus important pour vous remémorer ce que l’on vous a expliqué.

Ces deux mécanismes comportementaux (le feedback et l’effort) vous permettront de retracer plus facilement le chemin qui mène à l’information recherchée lorsque vous en aurez besoin à l’avenir. Vos difficultés à récupérer l’information, loin d’être des obstacles à votre apprentissage, vous aideront à le consolider sur le long terme.

Ne tirez pas sur l’arbre de la compétence

L’espacement des apprentissages se comprend encore mieux si l’on prend une métaphore. Imaginons votre mémoire comme une forêt. Les sentiers qui la traversent sont les traces de vos apprentissages dans votre mémoire ; la végétation qui les recouvre progressivement représente l’oubli. Lorsque vous empruntez quatre fois le même sentier en une journée, vous ne dégagez pas davantage le chemin que si vous n’aviez emprunté ce sentier que deux ou trois fois. En revanche, si vous n’y retournez pas, la végétation repoussera plus vite sur le long terme. En marchant sur le sentier le même nombre de fois sur une période plus longue, vous empêchez ainsi la végétation de recouvrir le sentier pour plus longtemps.

Une deuxième métaphore utile à la compréhension est de concevoir les compétences comme autant de plantes à faire pousser. Ce n’est pas en arrosant plus la plante qu’on l’aide à grandir, mais en l’arrosant régulièrement à la bonne dose. “On ne fait pas pousser une plante plus vite en lui tirant dessus”, nous disent nos grand-mères qui, comme souvent, ont raison. Lorsque les neurosciences, la psychologie cognitive, et les grands-mères s’accordent sur le même principe, il est grand temps de passer à la mise en application.

Conseils pratiques pour les enseignants et les formateurs

  • Laissez au moins passer une journée entre vos sessions d’apprentissage : vos apprenants ont besoin de temps pour constituer une trace mentale correcte de ce qu’ils viennent d’apprendre.

  • Démarrez chaque session d’apprentissage par des exercices de récupération active de ce qui a été vu lors de la session précédente.

  • Mélangez espacement et alternance des notions à travailler pour augmenter le niveau de difficulté : l’effet sera d’autant plus fort.

  • Espacez différemment selon la compétence à transmettre : quelques jours suffisent pour une simple liste de mots de vocabulaire, mais si vous enseignez des concepts plus complexes, n’hésitez pas à les espacer de plusieurs semaines.

  • Pour trouver le bon degré d’espacement, proposez un test en début de parcours pour déterminer où en sont vos apprenants : ce test de positionnement vous permettra de connaître les notions pour lesquelles leur mémoire a besoin d’un petit rafraîchissement.

  • Conciliez espacement et motivation durable : ce n’est pas parce que vous laissez passer du temps entre les moments d’apprentissage que vos apprenants vont se démotiver. La motivation peut être renforcée de nombreuses manières qui ne sont en rien incompatibles avec l’espacement des apprentissages. Par exemple, vous la renforcerez en proposant le bon niveau de challenge à vos apprenants.

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Sources
  • [1] Bahrick, H. P., & Hall, L. K. (2005). The importance of retrieval failures to long-term retention: A metacognitive explanation of the spacing effect. Journal of Memory and Language, 52(4), 566-577.
  • [2] Sisti, H. M., Glass, A. L., & Shors, T. J. (2007). Neurogenesis and the spacing effect: learning over time enhances memory and the survival of new neurons. Learning & memory, 14(5), 368-375.
  • [3] Hattie, J. (2008). Visible learning: A synthesis of over 800 meta-analyses relating to achievement. Routledge.
Innovation pédagogique Efficacité Pédagogique Psychologie Cognitive Apprentissages
Svetlana Meyer Svetlana Meyer est doctorante en sciences cognitives appliquées à l'éducation au Laboratoire de Psychologie et de NeuroCognition. Sa thèse fait partie d'un projet de R&D financé par le ministère de l'Education Nationale et concerne l'utilisation des jeux vidéo pour améliorer l'apprentissage de la lecture. En plus de son activité académique, elle réalise plusieurs missions de conseil dans le domaine de l'application des sciences de l'apprentissage, que ce soit pour l'entreprise ou la formation des enseignants. Elle a rejoint Didask pour prendre en charge la médiation scientifique et la diffusion de nos messages.

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