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Plus c'est facile, mieux on retient : vrai ou faux ?

Par Svetlana Meyer

05/07/2018

Vos apprenants plébiscitent leur formation en ligne sur l'éthique et la prévention des conflits d'intérêts, à un détail près : les cas pratiques leur paraissent trop pointus, si bien que seulement 30% d'entre eux trouvent les bonnes réponses du premier coup. Pour la réédition prévue l'année prochaine, on vous propose d'imaginer un parcours plus ludique, avec des questions simples qui mettent l'apprenant en confiance. Objectif : que 75 % maîtrisent le module dès la première tentative. Est-ce la meilleure démarche ? Non, nous disent les résultats des sciences cognitives, du moins si vous souhaitez que vos apprenants soient réellement capables de détecter des situations de conflit d'intérêt à l'issue de la formation.

On sait grâce à la recherche que retrouver de mémoire ce qui a été transmis permet de mieux ancrer les apprentissages : c'est d'autant plus le cas lorsque vous mettez vos apprenants en difficulté. Le besoin de calibrer un niveau de difficulté adéquat pour vos apprenants est en effet l'un des piliers de l'apprentissage les plus solidement établis dans la littérature. Lorsque vous choisissez un niveau de difficulté adapté, l’apprenant va devoir produire un effort, et c’est précisément cet effort qui permettra de renforcer la trace de ce qu'il a appris dans sa mémoire. C'est notamment pour cela qu’il vaut mieux répondre à des QCM que lire plusieurs fois son cours. Sans effort, pas de consolidation.

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A la recherche du "petit pas de plus" : la Zone Proximale de Développement

On l’a compris, la difficulté et l’effort qu’elle nécessite de la part de l’apprenant est essentielle pour l’apprentissage. Reste à trouver le niveau adéquat de difficulté : comment procéder ? Trop faible, l’apprenant ne produit aucun effort et n’apprend rien ; trop élevé, l’apprenant se retrouve en situation de surcharge mentale et finit par se décourager.

Plusieurs études suggèrent que le niveau optimal de difficulté est un niveau légèrement supérieur à celui que le sujet est capable de traiter sans assistance extérieure. Il faut proposer à l'apprenant le petit pas en plus par rapport à l'endroit où il se trouve actuellement. Concrètement, la prochaine étape pour un acteur qui sait réciter son texte sans erreur peut être de réciter le même texte avec de l'émotion dans la voix ; pour un commercial qui sait vendre son produit à un client réceptif, cela peut être de présenter le même produit à un client récalcitrant.

On dit de ces types de challenges qu'ils se situent dans la Zone Proximale de Développement : l'apprentissage est le plus bénéfique pour l'apprenant lorsque les activités proposées dans votre cours ou votre formation se trouvent dans cette zone.

Pour atteindre à coup sûr la Zone Proximale de Développement, il faut être capable de contrôler le niveau de difficulté sur commande, ce qui implique de comprendre d'où viennent les difficultés dans l'apprentissage. Le principal facteur de difficulté est l’écart entre l’état actuel de maîtrise de l’apprenant et la tâche à accomplir : ainsi, si vous disposez de données fines sur le niveau initial de votre apprenant (notamment grâce au feedback), vous pourrez ajuster la tâche de manière à moduler le niveau de challenge de votre formation, par exemple en enlevant l'accès à certains indices, en intégrant des notions vues précédemment ou encore en ajoutant un temps de réponse limité à vos questions.

Alterner les notions, un exemple de difficulté désirable

Une des manières les plus efficaces de moduler les difficultés est d'alterner les notions à apprendre : pour prendre le cas du tennis, mieux vaut apprendre en alternant régulièrement coup droit et revers (apprentissage entremêlé) qu'en s'entraînant par série de cent coups droits, puis cent revers (apprentissage par bloc). De la même manière, si l'on veut être capable reconnaître un tableau de Van Gogh d'un tableau de Cézanne, mieux vaut alterner de temps à autre entre les œuvres de chaque peintre.

Alterner les apprentissages force l'apprenant à se rappeler des notions qu'il a vues auparavant ("à quoi ressemblait le Van Gogh ?"). Par ailleurs, entre temps, il aura dû travailler une autre notion, ce qui crée des "interférences contextuelles" avec ce qu'il essaie de garder en mémoire ("est-ce que je ne suis pas en train de confondre avec Manet ?"). Dépasser ces interférences demande à l'apprenant un effort plus grand, une difficulté désirable qui renforce l'ancrage durable des apprentissages en mémoire.

De nombreuses études scientifiques viennent appuyer ce principe.
Voici l’une d’entre elles :

Des chercheurs ont comparé la méthode d’apprentissage en alternance avec une méthode d’apprentissage par bloc où l’on entraîne chaque notion l’une après l’autre. Ils ont demandé à une vingtaine d’enfants de résoudre différents problèmes de géométrie. Un certain nombre d’entre eux réalisait une suite de problèmes identiques avant de passer à une suite de problèmes d’un autre type (entraînement par bloc) tandis que les autres alternaient entre les différents types de problèmes (entraînement entremêlé). Pendant l’apprentissage, le groupe entraînement par bloc a mieux réussi les différents problèmes que le groupe entraînement entremêlé Mais a-t-il mieux appris pour autant ? En testant les capacités des participants une semaine après sur des problèmes similaires, c’est sans conteste le groupe d’apprentissage entremêlé (celui qui s’est confronté au plus de difficulté) qui a réalisé le moins d’erreur et a par conséquent le mieux appris. La difficulté est donc désirable !

Chassez l'oubli, chemin par chemin

Pourquoi apprend-t-on mieux en alternant alors même qu'on fait plus d'erreurs au départ ? En réalité, l’effort qu’a dû déployer l'apprenant pour surmonter les interférences provoquées par l'alternance lui a permis de désencombrer le chemin d’accès aux notions contenues dans sa mémoire.

Imaginons que notre mémoire soit comme une forêt traversée par de nombreux sentiers. Ces chemins sont les traces mentales de nos apprentissages que la végétation - l’oubli - vient recouvrir au fur et à mesure.

Admettons que l'on marche uniquement et pendant de longues périodes sur le sentier qui correspond à une seule notion : entre temps, les sentiers qui correspondent aux autres notions similaires auront été entièrement recouverts de végétation, et nos traces mentales pour y accéder seront moins robustes. A l'inverse, dans un apprentissage alterné, on marche régulièrement sur chaque chemin , ce qui enlève la végétation dès son apparition.

Conseils pratiques pour les enseignants et les formateurs

  • Proposez des exercices de récupération en mémoire : ce sont autant d’occasion de proposer des challenges à vos apprenants et d’identifier leur Zone Proximale de Développement.
  • Alternez les notions à apprendre : il s'agit d'une solution simple qui permet de moduler la difficulté sans avoir à créer d'exercices supplémentaires.
  • Alternez à un rythme soutenable : l’apprenant doit disposer d’un temps minimum pour pouvoir se représenter correctement la notion en question.
  • Réconciliez effort et plaisir d'apprendre : effort et plaisir sont loin d’être incompatibles. Pensez au plaisir que nous éprouvons après avoir réussi une épreuve difficile... Les jeux vidéos, notamment, ont tendance à proposer des challenges situés dans la Zone Proximale de Développement, ce qui ne les empêche pas d'avoir du succès, au contraire.
  • Attendez d'avoir suffisamment d'informations sur le niveau de maîtrise de vos apprenants pour ajuster la difficulté au niveau de chacun : si vous n'avez pas une vision claire du niveau de vos apprenants, l’ajustement sera nécessairement imparfait. Mieux vaut laisser vos apprenants ajuster eux-mêmes la difficulté des exercices : ils convergeront naturellement vers les exercices dont ils ont besoin.
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Sources
  • [1] W.F. Battig. Facilitation and Interference. In: Bilodeau, E.A. (Ed.), Acquisition of Skill, Academic Press, New York (1966), pp. 215-244.
  • [2] Taylor, K., & Rohrer, D. (2010). The effects of interleaved practice. Applied Cognitive Psychology, 24(6), 837-848.
  • [3] Guadagnoli, M. A., & Lee, T. D. (2004). Challenge point: a framework for conceptualizing the effects of various practice conditions in motor learning. Journal of motor behavior, 36(2), 212-224.
  • [4] Vygotsky, L. S. (1980). Mind in society: The development of higher psychological processes. Harvard university press.
  • [5] Baranes, A. F., Oudeyer, P. Y., & Gottlieb, J. (2014). The effects of task difficulty, novelty and the size of the search space on intrinsically motivated exploration. Frontiers in neuroscience, 8, 317.
Innovation pédagogique Efficacité Pédagogique Psychologie Cognitive Apprentissages
Svetlana Meyer Svetlana Meyer est doctorante en sciences cognitives appliquées à l'éducation au Laboratoire de Psychologie et de NeuroCognition. Sa thèse fait partie d'un projet de R&D financé par le ministère de l'Education Nationale et concerne l'utilisation des jeux vidéo pour améliorer l'apprentissage de la lecture. En plus de son activité académique, elle réalise plusieurs missions de conseil dans le domaine de l'application des sciences de l'apprentissage, que ce soit pour l'entreprise ou la formation des enseignants. Elle a rejoint Didask pour prendre en charge la médiation scientifique et la diffusion de nos messages.

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